Le tennis élémental L’Eau – Partie 2 : Gilles Simon ou le « tennis réfléchissant »

By  | 2 avril 2020 | Filed under: Regards

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On l’a vu avec Mur­ray dans le pre­mi­er volet sur le ten­nis de l’eau, le joueur de cet élément se révèle par deux as­pects pro­pres à l’onde : son adap­tabilité et sa capacité à saper les for­ces ad­verses.

Pour son travail de sape, il opère par plusieurs biais : tout d’abord, la variabilité des zones et des ef­fets dérègle le rythme de l’ad­versaire, dont il prend le contrôle ; il porte alors le com­bat sur un plan psyc­hique, où l’autre doit résist­er à la dis­solu­tion de ses armes habituel­les.

Pour les joueurs du feu, de l’air, de la terre, il les prive de leur vites­se avec des bal­les flot­tantes ou rasan­tes, ou en­core d’angle, avec sa sci­ence de géomètre, ou enfin de puis­sance avec son talent pour le con­tre, que je vais développ­er à trav­ers l’exem­ple de Gil­les Simon. Pour les aut­res joueurs de l’eau, souvent moins cap­ables de générer eux-mêmes leur vites­se, il va just­e­ment les empêcher d’utilis­er ce con­tre en les sev­rant d’at­taque et en ten­tant de l’at­tir­er dans une filière où ils n’ex­cellent pas : faire le jeu, l’accélérer.

En quoi le con­tre relève-t-il de l’image de l’eau ?

Dans le com­bat, l’eau fonction­ne comme ces arts mar­tiaux qui utilisent la force ad­verse pour la re­tourn­er con­tre l’at­taquant. Elle s’en repaît, s’en régale. C’est l’eau qui de­vient dure comme du béton en pro­por­tion de la vites­se de pénétra­tion ad­verse, in­fligeant au plon­geur un plat magistr­al ô com­bi­en douloureux.

Du coup, le joueur de l’eau ne déteste rien tant que d’être mis face à un joueur de son pro­pre élément. Récem­ment à Mar­seil­le, Daniil Med­vedev en a fait les frais, fin­is­sant aspiré (pour la 3è fois en 3 re­ncontres) dans le sip­hon du jeu du rusé Gil­les Simon, avalé même tout rond dans le trou du bagel ! Gil­les (54è) est alors pour­tant loin de son pic, mais il a filé la leçon en faisant aval­er au bouil­lant russe une bonne rasade de sa pro­pre po­tion : vas-y, je t’at­tends.

Il a été le plus fort dans l’entête­ment opiniâtre à « réfléchir » la frap­pe ad­verse. Car en bon joueur aqueux, Daniil préfère de loin s’ap­puy­er sur la balle que de lui conférer une puis­sance pénétran­te. Son jeu à plat peut pre­ndre de vites­se par ses trajec­toires, co­up­er les pat­tes par son faib­le re­bond, désespérer par son om­niprés­ence ; Simon a porté à la per­fec­tion l’art de donn­er des bal­les mol­les, in­con­sistan­tes, fon­dantes, placées mil­limétrique­ment au défaut de la cuiras­se tech­nique de son ad­versaire. (A noter qu’en fin­ale de Bar­celone 2019, Dominic Thiem a contrôlé un Med­vedev très en verve en usant et en ab­usant du slice, au lieu d’axer sa stratégie sur ses capacités de démoli­tion usuel­les. Il a mis de l’eau dans sa terre, en somme ! )

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Gilou n’a pas la main de Mur­ray, ni sa sci­ence des ef­fets. Il fuit comme la peste le slice, le lift, la volée. Son jeu, c’est pre­sque une désin­carna­tion tant il est di­ap­hane, quasi vir­tuel, fait de trajec­toires pures. De l’eau il a l’in­sipidité, la trans­lucidité, l’abs­ence de forme. Bac­helard le poin­te en effet : tan­dis que les ob­jets matériels résis­tent à la pesan­teur en main­tenant leur struc­ture (« Il ex­is­te en la matière une résis­tance au pro­fit de sa per­son­nalité et de sa forme. »), à l’in­verse, « Li­quide est par défini­tion ce qui préfère obéir à la pesan­teur, plutôt que main­tenir sa forme, ce qui re­fuse toute forme pour obéir à sa pesan­teur. Et qui perd toute tenue à cause de cette idée fixe, de ce scrupule mal­adif. »

Ainsi, « L’eau m’échap­pe… me file entre les doigts. (…) Elle m’échap­pe et cepen­dant me mar­que, sans que j’y puis­se grand-chose. »

En ces lieux, le sur­nom de Gilou est « le phas­me », ce truc in­class­able, mi in­sec­te, mi brin­dille, ni figue ni raisin, pure fab­rique à il­lus­ions. Le terme cap­ture le côté mimétique du jeu de con­tre, et sa capacité à générer des mirages. Si l’ad­versaire prend le ris­que de l’at­taque, de la puis­sance, il est cloué par sa pro­pre ful­guran­ce. S’il s’y re­fuse, son jeu se dis­sout dans l’at­tentis­me bien plus rad­ical du joueur aqueux, im­munisé con­tre ces eaux du Lèthé. Il tombe dans les bras de Morphée (di­vinité grec­que souvent représentée par un jeune homme tenant un miroir à la main et des pavots soporifiques de l’autre), et oub­lie sa pro­pre struc­ture.

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Gil­les est un grand ad­mirateur du Grand Aquarium Andy Mur­ray. Lors cette poignée de l’AO 2013, Gil­les vient de mar­qu­er 7 jeux dans le match. Andy est aux anges.

Mur­ray/­Simon à Rot­terdam en 2015, où l’eau au carré. J’ai kiffé ce match.

Gil­les Simon possède donc deux for­ces dans son jeu, à défaut des talents de main qui per­met­tent de travaill­er les ef­fets de la balle : la qualité de con­tre, d’une part, la maîtrise cérébrale, d’autre part. Dans la sym­bolique qui modèle l’imaginaire de l’eau, ce sont deux ver­sants, deux ac­cep­tions de son caractère « réfléchis­sant ». Psyché, héroïne grec­que visitée par Éros à la faveur de la nuit, a donné son nom tant à l’es­pace psyc­hique qu’au miroir en pied pivotant. Le miroir, c’est ce qui recréé, modélise une image du monde, à l’instar de la pensée, de la réflex­ion.

Le joueur de l’eau, c’est donc parmi les man­ieurs de petite balle jaune, celui qui éloig­ne le plus le jeu de sa di­mens­ion cor­porel­le, char­nelle, in­carnée, pour le plac­er sur un re­gistre ment­al, cérébral, éthéré. Ainsi Daniil fut-il phasmé, ec­toplasmé.

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Amour et Psychè au musée du Louv­re, ci-dessous Gil­les Simon en 2015 sur les co­urts de l’AO. Deux sub­tiles com­posi­tions en X. Co­ïncid­ence ? Je ne crois (croix) pas.

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Gil­les Simon, résol­veur d’équa­tions ten­nistiques

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Avocate at­titrée de Ric­hard Gas­quet sur 15LOVE (SAUVEZ les bébés phoques !) et Thiemolâtre irrécupérable. Que le Re­v­ers à Une Main soit avec toi.

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4 Responses to Le tennis élémental L’Eau – Partie 2 : Gilles Simon ou le « tennis réfléchissant »

  1. Paulo 3 avril 2020 at 12:08

    L’image du « plat » est parlante.
    On peut dire que Gillou, c’est de l’eau qui se transforme en béton, en mur de béton.

    Jouer contre un mur, c’est effectivement la sensation que disent avoir éprouvée beaucoup de joueurs après avoir affronté Simon.

  2. Colin 5 avril 2020 at 22:07

    Ah si seulement maître Gilou pouvait être membre (aqueux) de ce forum, je suis sûr qu’il aurait plein de choses intéressantes à dire sur ce texte passionnant (lui qui ne perd jamais une occasion d’intellectualiser son métier (ce qui change un peu)).
    Vous aurez compris que ce n’est pas mon cas… A part que je me suis régalé, comme d’hab.
    Continuez comme ça, élève Patricia, on attend la suite.

  3. Kaelin 8 avril 2020 at 11:01

    Bonjour bonjour,

    Un grand merci Patricia encore une fois pour ce bel article, truffé de références aussi littéraires que tennistiques. C’est très sympa à lire.

    Je me suis refait grâce à toi le Murray / Simon de Rotterdam, Murray s’était fait phasmé comme il faut, c’est assez passionnant à regarder une fois qu’on a bien le « prisme de l’eau » en tête.

    Malgré son côté un peu revanchard, teigneux dans ses déclarations, si visible dans son tennis, les interviews de Gilou sont toujours intéressantes même si manquant un peu d’objectivité. Je remercie au passage Paulo pour son article qui a suivi tout juste, belle réactivité et visiblement tous 15love est tombé en syncope devant tant d’activité puisque personne, à part quelques irréductibles, n’a commenté !! Pas sympa, c’est quoi votre mentalité de confineur endormi les gars ? C’est pas le temps qui nous manque en ce moment, sortez du bois :) .

    C’est toujours marrant de voir comme Gilou un mec qui ressemble un peu au français moyen au premier abord : physique dans la moyenne, grande gueule, catalogué comme pas plus talentueux que ça … s’en prendre au bellâtre espagnol qu’on peut facilement mettre sur un piédestal : le grand, beau et bronzé attaquant espagnol, si flamboyant, ahah !

    Mahut a un peu le même profil de jeu mais comme il a l’air bien plus sympa et assez modeste, on lui pardonne son manque de « talent » …

    Pour ma part je suis plutôt admirateur du tennis de Lopez, dont je n’apprécie pas plus que ça le personnage (comme Verdasco d’ailleurs), mais dont j’aime beaucoup le tennis, assez désuet, vintage, mais encore tenace. Son service est un des plus efficaces du circuit, il a un revers à une main (certes moyen), gaucher, une volée excellente, il est encore compétitif à 38 ans (meme age que Roger), qu’on qu’on en dise ça restera un joueur assez marquant pour moi, assez unique.

    Il fait partie de la race des Gilles Muller, des Karlovic, Llodra, … des mecs dont certains coups sont vraiment faibles pour leur classement (revers pour les uns, coups droits pour les autres, coups de fond de courts en général…) mais qui ont donc brillament compensé par un tennis d’attaque (ou de défense dirait gilou même si je ne suis pas convaincu par son argumentaire, aussi intéressant soit il). Ces mecs là, même si leur palmarès est pas dingue, resteront dans l’histoire du jeu, d’un certain type de jeu qui nous rendra nostalgique le jour où on ne le verra plus.

    De temps en temps ya des mecs genre PH Herbert qui apparaissent pour nous rappeler que ça existe encore mais c’est bien rare désormais. J’apprécie aussi Gasquet pour son tennis assez classique, presque vintage aussi …

    Voilà pour ma contribution!

  4. Guillaume 9 avril 2020 at 17:12

    « Il fuit comme la peste le slice, le lift, la volée. Son jeu, c’est presque une désincarnation tant il est diaphane, quasi virtuel, fait de trajectoires pures. De l’eau il a l’insipidité, la translucidité, l’absence de forme. » J’adore ! Brillant exercice, Patricia. Sans aller jusqu’au champ lexical aquatique, je crois que Djoko avait eu des propos dans le thème à propos de Simon quand il le bat en 5 sets à l’Australian 2016, victoire marquée par les 100 UE de la machine lance-balles ce jour-là.

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