Et si on parlait dopage ?

By  | 9 juillet 2012 | Filed under: Regards

Années 2000, années magiques, nous som­mes en plein de­dans. Il y a trois décenn­ies de ça, quand j’étais en­fant, le monde se préfigurait l’an 2000 à l’aune de films de science-fiction qui nous annonçaient un avenir grouil­lant de vais­seaux spatiaux et sta­tions or­bitales, de guer­res in­ter­galac­tiques et d’humanoï­des aux super­pouvoirs. Puis dans mon adolesc­ence a pris le re­lais une vis­ion noire d’un monde ravagé par une cat­astrop­he nucléaire majeure, et re­tombé dans la sauvagerie primitive. Mad Max et ses succédanés re­mplaçaient Star Wars et ses clones. Les années 2000, nous y som­mes ; si elles n’ont pas ap­porté tous les progrès tech­nologiques es­comptés ni le chaos re­douté, elles ont au moins livré les humanoï­des pro­mis.

Humanoï­des, com­met qualifi­er aut­re­ment nos athlètes con­tem­porains, pour­fendeurs de re­cords en série, re­pous­sant toujours plus loin les li­mites que la na­ture tente d’im­pos­er à l’espèce humaine ? Fuck Dar­win et sa théorie de l’évolu­tion, homo erec­tus avait le temps, humanoï­de lui n’a pas ce luxe et a résolu son problème grâce à la sci­ence du dopage, sky is the limit.

Les mots dopage, dop­ing et doper font leur entrée au Larous­se en 1950. Le dopage y est alors défini comme le fait d’ab­sorb­er un stimulant ou toute sub­stan­ce modifiant ou ex­al­tant con­sidérab­le­ment cer­taines pro­priétés avant de se présent­er à un ex­am­en, une épre­uve spor­tive. Le dopage n’est donc pas l’apanage du seul spor­tif, même si c’est par lui et grâce à lui qu’il est sous les feux de la rampe et con­nait ses heures de gloriole.

Le re­spect des règles d’honnêteté, équité et pro­bité, les valeurs quasi-religieuses prônées par l’Olym­pisme et les con­cepts éculés du Baron de Co­uber­tin s’acoquinent dif­ficile­ment avec le côté sul­fureux et sombre de la pratique du dopage ; en sport plus qu’ail­leurs il faut bout­er l’impie hors de du tem­ple sacré, mais en a-t-on vrai­ment les moyens ? A-t-on mesuré l’ampleur de la tâche, évalué cor­rec­te­ment les re­liefs es­carpés des mon­tagnes à re­nvers­er ?

Dès les para­grap­hes in­troduc­tifs je livre mon ver­dict brut et sans am­bages : la lutte con­tre le dopage est vouée à l’échec. A l’image de la lutte con­tre la drogue, elle est néces­saire dans sa fonc­tion moralisat­rice de la société, mais comme elle, elle s’at­taque à bien trop fort. La lutte con­tre le dopage c’est par­tir à la pêche au mégalodon en apnée, avec un co­uteau à pois­son et des pal­mes. Le dopé – ce tri­cheur – aura toujours un train d’avan­ce car il est à la fois guic­heti­er, chef de gare et contrôleur. Pes­simis­te moi ? Je vous in­vite pour une bal­lade end­iablée à la pour­suite de la serin­gue magique.

Le dopage a toujours existé, il n’est pas con­joncturel, ce n’est pas le fruit pour­ri tombé de l’arbre mal­ade d’une société aux valeurs dévoyées, ou le résul­tat de l’échec d’un quel­conque système moral et sociétal. Aussi longtemps qu’il a fallu lutt­er, se battre, se mesur­er à la na­ture puis aux aut­res, l’homme a re­cherché le moyen de faire mieux, de faire plus que ce que la na­ture just­e­ment lui per­met d’ac­complir par ses moyens Pro­pres. Au VIe siècle avant J.C. les athlètes grecs suivaient un régime adapté selon leur dis­cip­line : les sauteurs man­geaient de la vian­de de chèvre, les boxeurs et lan­ceurs de la vian­de de taureau et les lut­teurs de la vian­de de porc. C’étaient déjà les prémices du dopage spor­tif ; à défaut d’ef­ficacité, il y avait de l’idée.

L’homme s’est toujours « chargé ». Qu’il s’agis­se des Amérin­diens avec les feuil­les de coca, des Af­ricains avec la noix de cola ou des Chinois avec le Gin­seng, les popula­tions primitives avaient toutes leurs petits sec­rets qui pour accroit­re la force de travail, qui pour boost­er l’ar­deur au com­bat ou les per­for­mances sexuel­les. Le dépas­se­ment de soi grâce à un pro­duit dopant – naturel aux origines puis chimique quand on a su faire mieux – n’a posé problème que lorsque la no­tion de morale s’est invitée au débat, puis celle de ris­ques liés à la santé. Le dopage c’est im­mor­al et dan­gereux ! Vrai­ment ?

Si le dopage est vieux comme le monde, ce sont les progrès scien­tifiques du siècle écoulé qui l’ont par­fumé au souf­re en sub­stituant à des remèdes plus ou moins naturels de vérit­ables po­tions magiques, gages d’améliora­tion spec­taculaire des per­for­mances mais de détériora­tion tout aussi spec­taculaire de la santé des athlètes. Trans­formés en co­bayes bodybuildés, les in­conscients lèguent leur corps à la sci­ence de leur vivant et font le sac­rifice de leur avenir pour un présent son­nant et trébuc­hant…

… Son­nant et trébuc­hant car le sport est une in­dustrie, vérit­able cash mac­hine floris­sante qui a pour but de di­ver­tir puis détrouss­er le bon peu­ple qui se pre­sse dans les stades comme jadis au Colysée, ou de­vant son écran de moins en moins petit (LED, LCD, Plas­ma, you name it). Pour en­tretenir la flam­me et sus­cit­er l’intérêt il faut des héros, des sur­hom­mes qui se dépas­sent sans cesse et font vibr­er le con­som­mateur au point qu’il voud­ra les ac­compagn­er dans leur quête en s’abon­nant à des bouquets numériques, des pay per view sur in­ter­net, sapé dans la même tunique qu’eux et man­geant un bol des céréales qu’ils pro­meuvent, im­pec­cable­ment coiffés et rasés avec les mêmes gels et rasoirs huit lames que les champ­ions. Le sport est un busi­ness, sorte de miroir gros­sissant de la société de con­som­ma­tion.

On veut des ex­ploits, on réclame du spec­tacle et de l’ac­tion, mais tri­ch­er c’est mal. Com­ment con­cili­er les as­pira­tions contra­dic­toires d’un pub­lic schizophrène qui veut moralis­er la vie spor­tive mais con­tinu­er à bouff­er des re­cords à la pelle ? Qui n’a pas vibré pour la folle épopée de Mic­hael Phelps à Pékin ? Cette super-kermesse médiatique orchestrée de main de maître a été le feuil­leton en prime time de ces Olym­piades. Phelps con­tre Spitz, l’his­toire était trop belle pour ne pas s’écrire, pour pre­uve le petit coup de pouce des or­ganisateurs sur la fin­ale du 100m papil­lon avec Cavic vain­queur mais second. Com­ment pour­tant ne pas être in­ter­pellé par une telle per­for­mance ? Même chargé comme un troupeau d’ânes, Phelps n’aurait eu aucune chan­ce d’être coincé par la pat­rouil­le. Pour­quoi ? La mac­hine écon­omique et politique olym­pique n’aurait jamais sac­rifié la poule aux œufs d’or, pier­re an­gulaire avec le sprin­teur Bolt de toute la stratégie com­mer­ciale de ces Jeux.

Sup­puta­tions ? Peut-être bien, je ne souhaite de toute façon pas jeter l’opprob­re sur les per­for­mances de Phelps dont la seule in­car­tade à ce jour est une sus­pens­ion de trois mois pour avoir fumé de l’herbe.

Le fait dénoncé ici est la très faib­le pro­babilité qu’un spor­tif bank­able soit pris la main dans le pot. Quel est le dopé le plus célèbre de l’his­toire ? Ce bon Ben 9″79 Johnson, le banni, le tri­cheur, celui qui a expié seul les péchés de tous les dieux du stade ; il a été le fusib­le rédempteur de l’athlétisme qui ne flir­te pas avec le dopage mais par­touze carrément avec, et sans contra­cep­tif.

Sur la ligne de départ de ce 100 mètres hom­mes à Séoul, huit athlètes ten­dus et prêts à tout pour l’or olym­pique. Parmi eux il y a Carl Lewis, Américain célébré, his­torique quad­ru­ple champ­ion olym­pique de Los An­geles quat­re ans plus tôt (Lewis con­tre Owens déjà, 24 ans avant Phelps con­tre Spitz). Avec sa foulée déliée, son style élégant et son côté bru idéale, il est la figure de proue de l’athlétisme mon­di­al, La Star de l’Olym­pisme. On a bien en­ten­du passé sous sil­ence le fait qu’il ait été contrôlé positif aux stéroïdes an­abolisants peu avant la com­péti­tion. Sa toute puis­sante fédéra­tion a étouffé l’af­faire pour que notre gold­en boy de la piste soit bien présent à Séoul.

Seule­ment il y a un gros hic ; un hic qui a claqué 9″83 aux cham­pion­nats du monde l’année précédente et qui est tout simple­ment in­touch­able de­puis deux ans sur la dis­tan­ce reine. Canadi­en d’origine Jamaïcaine, Ben Johnson est un sombre per­son­nage aux maxil­laires toujours crispés ; ce bègue in­vend­able court trop vite et ne fait rêver per­son­ne, il doit par­tir. A des jour­nalis­tes incrédules qui lui de­man­dent le sec­ret de son in­croy­able pro­gress­ion après ses ébourif­fants cham­pion­nats du monde, il répond sans même es­quiss­er un sourire « Je pre­nds des pilules, comme les cul­turis­tes ». On con­nait la suite, Johnson sera pris la main dans le pot, ses re­cords annulés, ses tit­res envolés et Lewis sera ceint à nouveau de ses lauri­ers (en)volés. Ben Johnson est ex­pulsé de Corée, il est le Bap­homet du sprint, la tête de gon­dole au rayon magie noire dans le super­marché du sport. De qui se moque-t-on ?

Oui, de qui se moque-t-on ? Ben Johnson est un bouc émis­saire, à sa suite les cas de dopage se multi­plient en athlétisme au cours des années 1990 et 2000. Aucune dis­cip­line n’est épargnée mais c’est le sprint qui est le vivi­er des cas les plus médiatisés. Citons pêle-mêle Dwain Chamb­ers contrôlé positif aux stéroïdes an­abolisants et de­stitué de son titre de champ­ion d’Europe en 2003, LaS­hawn Mer­ritt contrôlé positif à trois re­prises mais clamant son in­noc­ence, floué qu’il serait par des pro­duits sup­posés développ­er la tail­le de son sexe, et bien sûr Mar­ion Jones, le cas le plus fameux de­puis Ben Johnson et dont le feuil­leton de l’af­faire Balco a tenu le monde en haleine pen­dant quat­re lon­gues années. La de­stitu­tion de ses tit­res mon­diaux, olym­piques et de ses re­cords sera as­sor­tie d’un séjour rédempteur derrière les bar­reaux pour par­jure. Citons en­core le champ­ion olym­pique sur 100m en 2004, Just­in Gat­lin, de­venu en 2005 champ­ion du monde sur 100m et 200m. Un an plus tard, il est contrôlé positif à la tes­tostérone. Ce récidivis­te est con­damné à 4 ans de sus­pens­ion, son re­cord du monde établi en 2006 est effacé des tab­lettes

Le sprint est un vérit­able maître-étalon de la pratique du dopage et les évolu­tions des pro­duits et tech­niques d’entraî­ne­ment liées se con­statent sur la photo fin­ish : fin des années 1980 et années 1990, c’est l’aire des bodybuild­ers à la suite de Ben Johnson, Li­nford Chris­tie ou John Régis ; puis les athlètes se font plus filifor­mes à l’orée des années 2000 pour re­com­menc­er à pre­ndre de la masse de­puis trois ou quat­re ans. Est-ce un hasard si tant d’athlètes durant les années 1990 sont af­fublés d’un ap­pareil de­ntaire ? En­core faut-il préciser qu’un des ef­fets per­v­ers des hor­mones de crois­sance est de déchauss­er la de­nti­tion. Com­ment con­clure sur cette belle dis­cip­line sans évoqu­er le cas de la comète Flo-Jo qui a quitté le monde des vivants en 10″49 ? Son re­cord du 100m plat féminin ne sera sans doute jamais battu, voire approché. Flor­ence Griffith-Joyner a em­porté ses sec­rets dans la tombe ; on aurait bien aimé que ses sec­rets tom­bent. A moins d’ex­hum­er son cadav­re et pratiqu­er des tests post-mortem, son sil­lon re­stera creusé pour l’éter­nité.

L’athlétisme est loin d’être un cas isolé, plusieurs sports majeurs ayant été em­portés dans le tsunami de révéla­tions de cas de dopage. On pense forcément au cyc­lisme, dis­cip­line qui aura le plus pâti des dom­mages col­latéraux faits à la réputa­tion. Quand Willy Voet se fait co­inc­er par la pat­rouil­le avec assez de doses d’EPO pour doper une ville de tail­le moyen­ne, per­son­ne ne se doute de l’ampleur que pre­ndra l’af­faire et du tort qu’elle va caus­er au monde de la petite reine. Le cyc­lisme, à la suite du Tour de Fran­ce, en­trep­rend co­urageuse­ment de net­toy­er les écu­ries d’Augias mais se fait débord­er par un raz-de-marée de purin : Ric­hard Viren­que sera comme Ben Johnson l’ag­neau immolé, celui qui va sym­bolis­er l’échec de tout un système.

Viren­que n’est pas seul : iront se blot­tir con­tre lui bien au chaud Marco Pan­tani, vain­queur de la Gran­de bouc­le en 1998 et décédé tragique­ment en 2004, Jan Ul­rich vain­queur du Tour en 1997, Floyd Lan­dis vain­queur du tour en 2006 et sur­tout pre­mi­er vain­queur déclassé… mésaven­ture qui ar­rivera quel­ques années plus tard à Al­ber­to Con­tador. Malgré les forts soupçons qui pèsent sur lui, les di­ver­ses ac­cusa­tions et témoig­nages, Lance Armstrong con­tinue de pass­er à trav­ers les mail­les du filet. Peut-être plus pour très longtemps, l’ag­ence américaine anti­dopage venant of­ficiel­le­ment de lanc­er une procédure judiciaire à son en­contre.

Le Tour de Fran­ce n’aurait pas eu un vain­queur pro­pre de­puis plusieurs décades. En a-t-il seule­ment jamais eu ? De­puis qu’il a posé son cul sur une selle pour se tirer la bour­re, le cyc­liste s’est dopé ; des trans­fus­ions san­guines il y a un siècle déjà, à l’EPO qui car­tonne aujourd’hui, l’aréopage des tech­niques de dopage dans le cyc­lisme a de quoi donn­er le tour­nis. Les aveux de ceux qui sont passés entre les gout­tes et ont con­fessé leurs péchés sur le tard éteig­nent la flammèche de l’es­poir que cer­tains rêveurs en­tretenaient en­core. La mort de Laurent Fig­non aura au moins eu des vert­us cat­har­tiques, cer­taines lan­gues s’étant déliées alors.

On a couru, pédalé, si on nageait ? On aura ainsi bouclé un vrai tri­athlon. Au-delà du débat lié aux com­binaisons qui favorisaient trop la per­for­mance – 90min à en­fil­er tout de même, il faut être fou – voir les re­cords tomb­er comme des dominos à chaque gran­de com­péti­tion de nata­tion a de quoi laiss­er dubitatif. Le seul Mic­hael Phelps a battu pas moins de 39 re­cords du monde tout au long de sa carrière (en cours).

Les trans­for­ma­tions en une nuit d’Alain Be­rnard puis de Fred Bous­quet de mérous pas­sifs en es­padons sur­voltés ont sus­cité leur lot de com­men­taires, Bous­quet étant d’ail­leurs testé positif à l’hep­taminol et sus­pen­du deux mois en 2010. L’année suivan­te c’est Cesar Cielo, l’homme le plus rapide du monde, qui est contrôlé positif à un diurétique utilisé pour le mas­quage d’autre pro­duits dopants, mais il n’est pas sus­pen­du. En 2007 déjà, c’était Ian Thor­pe, un des plus grands nageurs de l’his­toire, qui était con­vain­cu de dopage et rattrapé de­puis sa re­traite. En 2006 il aurait subi un contrôle révélant un taux an­orm­al de tes­tostérone et d’hor­mone lut­éinisan­te. Chas­se aux sorcières ? Non, chas­se à la taupe : la fédéra­tion australien­ne exonère la Tor­pille mais jette toutes ses for­ces dans l’enquête pour déter­min­er l’iden­tité de celui qui aura été à l’origine de la fuite de ce résul­tat tenu sec­ret. C’est tout ce que cette af­faire aura fait comme vague. La re­traite fracas­sante de Thor­pe puis son re­tour in­at­tendu dans les bas­sins l’an de­rni­er rap­pellent étran­ge­ment les éclip­ses d’aut­res spor­tifs, Just­ine Hénin dans le ten­nis notam­ment. Si Poséidon veil­le sur ses tri­tons, l’équilib­re entre eau et pro­duits chimiques dans ses bas­sins penche en claire­ment en faveur des seconds.

Et le ten­nis dans tout ça ? Le ten­nis est heureuse­ment un sport pro­pre parce que pratiqué par des gentlem­en ; il est de facto épargné par la gangrène du dopage. Quel­ques aig­refins – souvent Ar­gentins – ont bien tenté de ter­nir la réputa­tion du sport qui les nour­rit mais aucun grand champ­ion n’a été con­fon­du, Petr Korda étant le seul vain­queur de Grand chelem – en prise uni­que – con­vain­cu de dopage à ce jour. On a eu chaud, l’hon­neur est sauf.

Le ten­nis est un sport pro­pre. Les seuls grands champ­ions tombés le sont dans des con­di­tions assez similaires, pour con­som­ma­tion de cocaïne et une fois re­tombés dans les ab­ys­ses du clas­se­ment. Mats Wiland­er et Mar­tina Hin­gis n’étaient plus bank­ables quand ils ont été pris dans la poud­reuse. Les contrôles anti­dopage in­cluent fort heureuse­ment les drogues dites récréatives comme la cocaïne just­e­ment, ou la méthamphétamine. Le mil­ligram­me de coke qui a fait vacill­er Ric­hard Gas­quet est la pre­uve de la minutie et l’inexorabilité de ces contrôles et c’est vrai­ment la faute à pas de chan­ce si des joueurs comme Vitas Gerulaitis, Vic­tor Pecci ou Pat Cash qui ont ab­on­dam­ment con­sommé cette drogue pen­dant pratique­ment toute leur carrière n’ont jamais été pris. McEn­roe a égale­ment re­con­nu avoir con­sommé de la cocaïne et pris des stéroïdes ; quant à Agas­si, ses aveux sur sa période jun­kie shooté au cryst­al meth en milieu de carrière accréditent la thèse du com­plot (vas-y Arno).

Si les ten­nism­en ont du co­ffre, c’est le noble fruit du travail de titan auquel ils s’astreig­nent quotidien­ne­ment. Les tests physiologiques préolym­piques pour Bar­celone en 1992 clas­saient Jim Co­uri­er au second rang des athlètes les plus fit de l’entière déléga­tion américaine. Quand on sait ce que pre­naient ne seraient-ce que ses petits compères de l’athlétisme, le natif de Dade City de­vait vrai­ment être un athlète ex­cep­tion­nel pour les mouch­er sans re­cours au Dr Mabuse. Le même Jim évoquera de manière sibyl­line quel­ques années plus tard le rôle du dopage dans les per­for­mances de l’im­mense Pete Sampras. Mais là on touc­he évidem­ment aux li­mites de la science-fiction !

Les débor­de­ments affron­te­ments récents entre Rafael « Cyborg » Nadal et Novak « Humanoï­de » Djokovic ont laissé per­plexe le monde de la petite balle jaune. Jour­nalis­tes, com­men­tateurs, ex-stars à la re­traite, ad­versaires, chacun y est allé de son incrédulité et cette nouvel­le rivalité bi­onique a sérieuse­ment écorné la présomp­tion d’in­noc­ence qui prévalait dans le ten­nis. In­no­cents jusqu’à pre­uve du contra­ire, mouais.

Contra­ire­ment aux quel­ques sports qui ont été cités ici, pour étayer mon pro­pos sur l’ampleur du phénomène, aucune af­faire majeure n’a filtré pour port­er l’es­tocade au ten­nis. Les ten­nism­en à mon humble avis ne sont pas plus pro­pres que les nageurs ou les haltérop­hiles, ils sont juste protégés par les in­stan­ces di­rigean­tes d’un sport qui a trop bien com­pris que sa réputa­tion et sa prospérité étaient plus im­por­tantes à préserv­er que la mas­turba­tion de l’esprit moralisateur d’un pub­lic qui se dit pro­fondé­ment con­tre le dopage. Le même pub­lic veut payer ses Nike toujours moins chères mais dénonce le travail des en­fants. Schizophrénique je vous dis­ais. Le système protège ses athlètes. Just­ine Hénin, les sœurs Wil­liams, Hin­gis, Daven­port, Del Potro, Soderl­ing, la liste des joueurs mystérieuse­ment blessés, mal­ades ou retirés puis rap­pelés aux af­faires est lon­gue. La lec­ture de tout ce qui précède ne donne pas envie de favoris­er la vers­ion coupée au mon­tage de ces dis­pari­tions sub­ites.

Le dopage est toléré sinon en­couragé par les fédéra­tions, les spon­sors, le système, les États. Usain Bolt et avec lui la mac­hine jamaïcaine sont les nouvel­les loc­omotives du sprint mon­di­al. Il a fallu une aide chimique con­séquen­te à Ben Johnson pour réalis­er ses 9″79 quand Bolt a claqué 9″58 uni­que­ment en buvant du rhum vieux jamaïcain. L’athlète qui valait $20 mill­ions an­nuels de re­venus a des par­rains aut­re­ment plus pro­tec­teurs que ceux du vilain Ben ; s’il se dopait il aurait cer­taine­ment moins de chan­ces de se faire gaul­er. A sa suite c’est tout le sprint du petit état caribéen qui est tiré vers le haut et fait aujourd’hui la pluie et le beau temps sur les pis­tes et dans­er la samba aux spon­sors. Le sport est un in­ves­tisse­ment et les multi­nationales ne sont pas prêtes à sac­rifi­er leurs têtes d’af­fiche sur l’autel de la morale. Que sont les Jeux olym­piques sinon un gigan­tesque salon mer­cantile ?

Le sport a pu être pour cer­tains pays un outil de pro­pagan­de, un moyen de com­munica­tion à l’ad­resse de la planète pour af­firm­er la force d’une id­éologie. L’ex-bloc com­munis­te et ses satel­lites ont notam­ment usé du sport et abusé de la santé de leurs athlètes pour faire pass­er le mes­sage de na­tions for­tes. L’image de la fameuse nageuse Est-Allemande est restée pro­fondé­ment ancrée dans l’imagerie populaire et par­courir l’abécédaire de la dope de cet État pre­ndrait une année entière. Après la chute du mur de Be­rlin et l’ouver­ture des archives de la Stasi, on découv­re que la RDA avait mis au point un vaste pro­gram­me de dopage de ses spor­tifs. Les in­jec­tions de tes­tostérone et d’anabolisants étaient une pratique co­uran­te, voire systématique, y com­pris chez des en­fants.

De même un état pauv­re et au fond du trou comme Cuba a longtemps trouvé à trav­ers ses athlètes le seul moyen d’at­tir­er sur lui les re­gards du monde. Dois-je rap­pel­er que le plus il­lustre de ses re­présen­tants, le sauteur Javi­er Sotomayor, a été contrôlé positif à la nandrolone en 1999 puis 2001. Sa fédéra­tion aver­tit l’IAAF de ce qu’il se met­tait à la re­traite sine die, évitant ainsi toute sus­pens­ion, quand lui clamait ne s’être jamais dopé « volon­taire­ment ».

Les pro­pos de Noah quant à l’hégémonie ibérique sur le sport mon­di­al ont pro­voqué un raz-de-marée médiatique qui a juste rendu com­pte du niveau général d’hypoc­risie et de la défaite de l’homme con­tre le système. On a assez glosé sur le sujet pour que je m’y at­tarde à nouveau.

Les USA, la nation-phare du globe, ne sont pas en reste sur la ques­tion du dopage. L’Oncle Sam veil­le jalouse­ment sur ses quat­re sports majeurs, le bas­ketball, le foot­ball (dit américain), le baseball et le hoc­key sur glace. Le sport comme seul échap­patoire à la viol­ence des rues ou la misère pour les minorités, la cul­ture de la gagne et la soif de com­péti­tion, le rêve américain, la cul­ture de la pilule (médocs en vente libre), tous ces fac­teurs com­binés ne pouvaient faire de ce pays qu’un Dis­neyland de la dope. Les sports majeurs américains ont toujours freiné des quat­re fers l’instaura­tion de contrôles anti­dopage. La prise de stéroïdes an­abolisants et aut­res hor­mones de crois­sance se con­juguent à tous les temps et tous les modes dans les quat­re majeurs, et ce n’est qu’au cours des années 2000 qu’un em­bryon de moralisa­tion a com­mencé à poindre. Le chemin reste long toutefois dans un pays où la prise d’anabolisants dans le sport même amateur est un fait cul­turel for­te­ment ancré. Le seul chiffre de l’espérance de vie des foot­balleurs pro­fes­sion­nels – 47 ans – suf­fit à donn­er une idée de la pro­fon­deur de l’abys­se.

Les États-Unis sont aussi passés maîtres dans l’art de la dis­pari­tion de contrôles positifs in­famants. L’af­faire Jerome Young en 2003 a créé un tumul­te monstre qui avait notam­ment révélé des cas de blanchi­ment de contrôles positifs, pous­sant le Comité Olym­pique américain au con­fes­sionn­al : de­puis les années 1980, pas moins de 24 athlètes Stars and Stripes avaient re­mporté des médail­les olym­piques après un contrôle positif passé sous sil­ence.

Le dopage est par­tout, il est in­scrit dans le génome humain. Les amphétamines font des ravages dans les rangs des étudiants. Les bêtab­loquants sont ex­trême­ment prisés des musiciens pro­fes­sion­nels pour com­battre le trac ; doit-on pour autant in­staur­er des contrôles anti­dopage aux por­tes des opéras et des sal­les d’examens ? Pen­dant la secon­de guer­re mon­diale, ce sont des aviateurs shootés jusqu’à la moel­le qui font titr­er au Times en première page : «La méthédrine a gagné la batail­le d’Angleter­re». Des kamikazes japonais aux SS lançant leur Blitzkrieg en pas­sant par les GI’s, ce sont des mill­ions de drogués à la méthamphétamine qui ont écumé la gran­de guer­re. Le dopage est par­tout, il est in­scrit dans le génome humain.

Et le joli petit ten­nis dans tout ça ? Que ceux qui croient en­core qu’il a pu pass­er entre les gout­tes et préserv­er sa vir­ginité lèvent la main. Sa récente évolu­tion vers le « tout physique » rend de plus en plus grotes­que l’abs­ence de cas avérés de dopage vers les som­mets de la pyramide. Un pro­ver­be af­ricain dit que l’habitant le plus heureux du vil­lage, c’est l’idiot. L’ITF et l’ATP nous pre­nnent pour des idiots, et je suis très heureux comme ça : quoi qu’il se passe en co­ulis­ses, je n’en veux sur­tout rien savoir. Cette petite balade dans les ar­canes du dopage est loin d’être ex­haus­tive mais suf­fit à me con­vaincre que la théorie d’un ten­nis pro­pre est une fable, un conte de fée à la pro­babilité d’oc­curr­ence nulle. Tant qu’il a été un sport de tech­nique et d’ad­resse, il a pu laiss­er croire en la vanité de la prise de pro­duits dopants, mais la co­ur­se à la puis­sance des années 1990 à laquel­le s’ajoute celle au physique des années 2000 ne lais­sent aucun choix. Puis­sant et ex­plosif comme un sprin­teur, sou­ple comme un gym­naste et end­urant comme un fon­deur, le ten­nisman a dénoué la quad­ra­ture du cercle. Chapeau bas.

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280 Responses to Et si on parlait dopage ?

  1. Quentin 13 juillet 2012 at 19:39

    « Comme tu t’emportes Quentin, aujourd’hui le sujet porte sur le dopage et quelques intervenants effectivement admettent que Fed pourrait éventuellement se doper, ouais, bon sans trop de conviction quand même, trop de talent ! En revanche pour d’autres il n’y a aucun doute. C’est mal de le dire ? C’est pas vrai ?  »

    Non May ce n’est pas vrai, que ce soit Karim, John, Guillaume, Jérôme ou moi même sans oublier bien d’autres, nous avons tous admis que Federer avait de grande chance de se doper, au moins autant que pour les autres joueurs de l’élite. C’est très clair quand tu lis le fil, comme l’indique Patricia.

    Concernant la vivacité de mon post c’était peut-être un peu fort et je te présente mes excuses s’il t’a heurté. OK je suis contre les délit de sale gueule, simplement la phrase « Les prisons sont pleines d’innocents et les rues de coupables » me semble un peu étrange. C’est cette phrase qui me semble pouvoir un peu se rapprocher de la théorie du complot, en aucun cas tout ton post, simplement cette phrase là et seulmeent celle là.

    Je suis moi aussi surpris que tu prennes ce post comme une attaque personnelle. Je dit juste que le dernier paragraphe de Coach (et seulement le dernier paragraphe, le post en lui même est très intéressant) et ta phrase ci-dessus m’ont agacé (leparagraphe et la phrase, pas les deux intervenants en eux même) et je dis pourquoi, c’est tout. Je ne prétends en aucun cas avoir la vérité.

    Ma réaction à ces deux élément est « négative » dans le sens ou je ne suis pas d’accord avec ces deux assertions et donc que je les « nie » avec une argumentation que tu peut bien sûr contester. Elle n’avait pas pour but d’être une « négation » à ton droit d’expression ou quoique ce soit d’autre.

    Je suis peut-être suceptible May, mais j’ai l’impression que tu me fais des remarques sans m’autoriser à faire de même. Ce que je regrette d’autant plus que tu es une intervenante de qualité sur ce fil, comme le pointe Jeanne.

    Bref, la prochaine fois j’éviterai de dire que telle phrase m’a « agacé », ça m’évitera de faire une nouvelle boulette…

  2. Damien 13 juillet 2012 at 22:53

    Bon sinon, merci Colin pour ta mise à jour de la race, toujours impécable !

    • Colin 14 juillet 2012 at 12:01

      Trop aimable

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